L’orthographe est morte ! Vive l’orthographe !

En 2009 (sept ans déjà ! damned !), j’étais à la fac et à l’IUFM. Je préparais le CAPES de lettres classiques.

Un jour, un poil énervée par une formation sur la pédagogie de l’orthographe pas du tout nuancée (et pas du tout formatrice – c’est un peu dommage pour une formation, vous en conviendrez) j’ai écrit le texte suivant, à qui l’actualité permet de refaire surface :

Pourquoi suis-je en train de trainailler* sur Facebook, alors que je devrais travailler d’arrachepied* sur mon mémoire ?
Et bien tout simplement parce que, comme mon Mur vous l’indique depuis une semaine, il y a un truc qui m’est resté en travers de la gorge à l’Institut Universitaire de Formation des Maitres* (ça en jette, non ?).
Pardonnez-moi mon père parce que j’ai pêché. Du poisson ? Non, un gros paquet de conneries.
Pour faire bref, nous avons subi un cours sur l’orthographe. Comment enseigner l’orthographe.
Si vous aviez encore quelques doutes quant à la définition de cette notion, je vais vous rafraichir* les idées : l’orthographe, ce n’est rien d’autre qu’un code arbitraire élitiste, et profondément discriminatoire. En plus, ça coute* cher à enseigner.
Selon « des enseignants », et surtout selon le document fourni par notre formatrice qui ne cite quasiment aucune de ses sources, l’orthographe c’est « l’angoisse pour l’enseignant et pour l’enseigné », c’est « mettre les élèves en souffrance », c’est « le poids de l’échec ». Bien sûr ! nous assène notre chère formatrice : tout le monde sait bien que les élèves vont en cours avec la boule au ventre et la gorge nouée quand ils savent qu’ils vont être victimes d’une horrible dictée. Alors fini les dictées. Beaucoup plus chic, les « ateliers de négociation graphique ». On envoie deux élèves au tableau, ils écrivent chacun la même phrase, et on organise ensuite un débat avec les autres pour déterminer quelle est la meilleure orthographe.
Quel pouvait bien être le bienfondé* d’une tradition aussi humiliante que la dictée, que nous avons laissé* traumatiser ainsi des générations d’écoliers, je vous le demande ? aucun intérêt, si ce n’est le plaisir sadique du prof à distribuer des zéros à tout va. Comment ça, je fais des fautes d’orthographe ? Tout d’abord, permettez-moi de vous interdire formellement l’usage de ce mot atroce « faute », qui n’est qu’une image de la société profondément judéochrétienne* dans laquelle nous évoluons. Vous rendez-vous compte de l’impact de ce mot ? En utilisant le mot « faute », vous jetez immédiatement une culpabilité aigüe* sur l’élève-martyr, malheureux ! D’ailleurs, savez-vous que le deuxième livre le plus vendu après la Bible n’est autre que le Bled, ce manuel parfaitement anti-pédagogique qui ose édicter les règles avant les exercices, et qui se gargarise d’exceptions et de mots rares ?
Apprenez ensuite que tous les mots que j’ai fait suivre ici d’un astérisque respectent scrupuleusement la réforme orthographique de 1990. Comment ça, personne ne l’applique ? êtes-vous de ces abominables rétrogrades qui écrivent encore nénuphar, chariot, va-nu-pieds ou cacahuète ? (alors que l’Académie Française elle-même écrit nénufar, charriot, vanupied et cacahouète…mouai) Vade retro Satanas !
Qu’est-ce que c’est que ça « vadérétrosatanasse » ? C’est du latin ! mon pauvre ami, vous devez me trouver bien naïve d’employer encore ce dialecte obsolète, alors que les latinistes eux-mêmes ont tout fait pour enterrer à jamais cette épouvantable langue. Vous n’étiez pas au courant ? Pourtant, ils ont bel et bien fait disparaitre* le latin, à coup de rigorisme exacerbé et de refus absolu d’évolution et de liberté.
Sur ce, je vous laisse, Salluste m’attend.

Tout le monde semble découvrir aujourd’hui seulement une réforme vieille de 26 ans (presque autant que moi, c’est dire si elle est vieille !). On nous présente cette réforme comme une évolution normale de la langue, qui est soumise à l’usage qu’en font les gens. Certes. Alors, certaines modifications me piquent les yeux (le fameux nénufar…) mais je ne suis pas contre un rétablissement de la vérité étymologique (même si je trouve que les deux accents aigus d’événement ont un charme fou).

orthographe

Mais les accents circonflexes, sérieusement ? Je lis ça et là qu’on fait bien d’abroger « ses étrangetés orthographiques qu’il faut connaître par cœur, faute de raisonnement logique… » Un accent circonflexe, pas de raisonnement logique ? Première nouvelle ! Et le de hôpital, marque du -s de hospitalem latin, il sort de nulle part ? Tiens, c’est marrant, on le devine encore dans hospitalier. Et le de coût ? On peut en retrouver la trace dans le mot anglais cost. L’accent circonflexe nous permet :

  • de mieux connaître notre propre langue
  • de faire le lien avec d’autres langues d’Europe (anglais, espagnol…)

Oh, wait… on est aussi en train de faire disparaître l’enseignement du latin à petit feu. Tout concorde ! Plus de latin, plus de « raisonnement logique » ; plus de raisonnement logique, plus d’accents circonflexes. Normal.

Il paraît aussi que vouloir conserver l’orthographe est élitiste, parce qu’on aggrave le fossé entre « la société bourgeoise » et les autres (la France qui se lève tôt, j’imagine). Et on compare l’orthographe française au latin, « discipline de luxe » destinée à « contrôler l’origine sociale des postulants [aux grandes écoles] ». Mais, ôtez-moi d’un doute… contrairement au latin il me semble que le français est notre langue maternelle, non ? Le français devient donc une discipline de luxe. Une langue morte. Et tout le monde applaudit.

En plus, Julien Lepers quitte Question pour un Champion. Tout fout le camp.

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3 réflexions sur “L’orthographe est morte ! Vive l’orthographe !

  1. Bravo! J’ai beaucoup aimé ton billet.. Après, je m’interroge tout de même, c’est vrai que la langue et l’orthographe ont évolué depuis plusieurs siècles. On n’écrit plus comme au 18ème siècle et c’est tant mieux, la langue se transforme et se transformera encore. Du coup, je ne sais que penser. Le pire dans tout ça c’est que cette réforme n’est pas obligatoire!!! Apparemment, elle concerne seulement certains manuels de primaire, d’après ce que j’ai compris (j’ai peut-être mal compris) (je suis blonde) (j’aime pas Julien Lepers)
    Mais j’aime ton billet 🙂

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    • Pour te répondre je vais citer un commentaire que j’ai écrit ce matin sur facebook :
      L’emballement des gens est sans doute exagéré, effectivement, d’autant qu’il n’y a rien de nouveau. En plus, c’est en train de dévier vers une critique de l’Éducation Nationale alors qu’elle n’a rien à faire dans l’histoire…

      Si je suis tout à fait honnête, je ne suis pas CONTRE la réforme de l’orthographe de certains mots, surtout si c’est pour rétablir leur étymologie véritable, comme avec l’histoire du nénufar (c’est d’ailleurs pour ça que je préfère aussi le mot « fleureter » à « flirter », mais c’est une autre histoire…émoticône wink ). Pour moi, connaître l’origine des choses permet toujours de mieux les comprendre (un peu comme regarder les films en VO…). J’ai vraiment l’impression qu’on comprend mieux certains mots en apprenant d’où ils viennent, plutôt qu’en apprenant leur « image » (je ne sais pas si je suis très claire).
      Un porte-feuille est très explicite. Un portefeuille beaucoup moins. Dans une dictée que je suis en train de corriger, la majorité de mes élèves de 3e écrit « toutafait » ou « padutout », parce qu’ils n’ont plus conscience du sens de ces expressions. Je pense que beaucoup de gens seraient surpris et choqués de constater l’appauvrissement du vocabulaire des élèves d’aujourd’hui.
      Je pense que cela demande plus d’efforts d’apprendre l’orthographe des mots tels que « entretemps », « contrattaque » (dieu que c’est moche…) ou même « weekend » que de comprendre leur sens et leur composition. « Entre-temps », « contre-attaque » et « week-end » me paraissent bien plus compréhensibles…

      Je suis aussi d’accord que la notion de « bien » et de « mal » ou de « beau » est très subjective. En fait, plus que cette réforme en elle-même, c’est surtout le discours qui l’accompagne qui me gêne :
      – la comparaison avec les anciennes modifications, qui datent souvent de périodes où une majorité de la population n’avait pas accès à la maîtrise de la langue. On dit que l’orthographe est discriminatoire alors que tout le monde y a, à l’heure actuelle, le même accès.
      – le fait de considérer que ceux qui restent attachés à l’orthographe traditionnelle le sont par goût de l’élitisme (comme si on se gargarisait de maîtriser quelque chose que d’autres ne maîtrisent pas).

      La réforme dit conserver les accents quand ils évitent la confusion entre des homonymes, comme « du » et « dû » par exemple. Je suis donc extrêmement surprise et déçue de constater que le participe passé « mû » perd son accent alors qu’il sert à éviter la confusion avec le mot « mu » désignant une lettre grecque. Comme si on admettait officiellement que la lettre grecque n’est utilisée par personne, où que connaître son nom de sert à rien.

      Le foin qui est fait prend des proportions un peu absurdes, mais vous aurez compris que mon article était aussi (et surtout?) une remise en question des formations qu’on nous assène parfois sans aucun esprit critique.

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