Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi : entre gravité et légèreté

Il y a quelques mois, grâce à son passage chez François Busnel, je découvrais d’un même coup que Mathias Malzieu venait de réchapper d’une maladie grave, et qu’il avait une carrière d’écrivain. J’ai eu envie de découvrir son univers doux-amer, et c’est son premier roman, Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, qui m’a surtout attirée.

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AVERTISSEMENT : J’ai choisi, pour cette chronique, de citer d’assez larges extraits du livre, parce qu’ils m’ont beaucoup touchée et qu’ils auraient trop perdu en émotion si je n’avais fait que les raconter.

UN RÉCIT AUTOBIOGRAPHIQUE

Comme le laisse présager le titre, Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi débute par le récit d’un décès, celui de la mère de l’auteur, alors que ce dernier est âgé d’une trentaine d’années. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu lire ce livre, le sujet me touchant tout particulièrement. Étant donc, si j’ose dire, bien placée pour savoir qu’en de tels moments on se retrouve traversé d’émotions aussi inconnues que contradictoires, je m’attendais à ce que soit décrit dès les premières pages un état de tristesse immense, de colère et de confusion extrême. Je ne m’attendais pas, par contre, à me reconnaître autant dans les situations évoquées, ni à ce que le langage imagé de Mathias Malzieu rende compte avec autant de justesse du choc reçu. Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager l’extrait suivant qui, bien que très métaphorique, m’a semblé d’un réalisme criant…

On fait semblant de marcher, on imite ce que nous étions avant, quand tu étais encore là. Quelques minutes plus tôt, tu t’effondrais entre nos doigts, mais tu y étais encore.

Alors on avait peur et mal. Mais c’était rien à côté du vide qui nous a explosé silencieusement à la gueule avec le petit « c’est fini » de l’infirmière. Tout le monde avait peur. Peur que tu partes. Et maintenant que tu es partie, on a encore plus peur.

On garde tous nos cœurs plantés dans le ventre et dans la gorge. Sans bruit. On ne veut pas que tu entendes. C’est effroyable le bruit d’un cœur qui se casse. Comme un œuf prêt à éclore écrasé par un bulldozer en porcelaine. On ne veut pas que tu comprennes. Est-ce que tu savais ? On veut écouter encore un peu du toi et du nous qui fonctionnent normalement, avec des mots, et sans tubes en plastique. On veut « avant » et maintenant !

« Veuillez regagner la sortie messieurs dames s’il vous plaît. » Ça ne s’enlève pas une maman. Laissez-moi rester ! Je vais l’opérer, en dormant contre elle, vous verrez elle va se réveiller. Le soleil entre ses doigts, vous verrez, vous verrez ! allez !

Les infirmières, les yeux recouverts de paupières, le disent, ça doit être vrai, c’est fini. Je n’ai pas réussi à tordre les horloges, je n’ai pas réussi la magie, ni l’amour ni la médecine ni rien. Lisa a jeté son cœur contre le mur, papa va le ramasser. J’ai jeté mon cœur contre le mur, papa va le ramasser. Je me jette contre le mur, papa va me ramasser. Fracas de bulldozers qui se rentrent dedans.

Les infirmières arrivent dans la chambre avec des yeux de « vous faites trop de bruit ». Ça n’existe pas !

Dites-moi que ça n’existe pas, les petits pas en plastique des infirmières qui claquent sur le linoléum. Tu es endormie, tu es fatiguée, tu vas « te » reposer en paix. Oui ?

On a ramassé les cœurs, on s’est tenus les uns aux autres avec la mécanique des bras, et on a quitté la chambre.

Les premières pages font le récit de la « gestion immédiate » du décès, avec tout ce que cela comporte d’obligations administratives. Il décrit la fatigue accumulée pendant ces quelques jours que l’on vit à cent à l’heure mais comme étouffé dans la ouate. Il raconte avec cynisme l’industrie mortuaire, et les fous rires nerveux.

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Sur le parking de l’hôpital (Benjamin Lacombe)

On entre dans ce magasin de pompes funèbres, il ne manque plus que les porte-clefs en marbre et les pin’s « Rest in peace ». Toute la collection « mort automne-hiver » est arrivée : faux bouquets de marbre, tombes échancrées ou aux courbes pleines, plaques pour graver de la poésie « à notre ami, à notre tante »… à notre maman, ils doivent l’avoir celle-là aussi. Un bonhomme grisonnant, avec une amabilité de circonstance, vient nous sortir des catalogues de cercueils. Il faut choisir le motif et on le fait. Et « quelle couleur ? » et « quel type de bois ? », ah oui, le chêne, c’est forcément mieux le chêne, comme pour un putain de meuble. On se trimballe nos cœurs comme des boulets de chair. Ils traînent derrière nous, on se les emmêle tous les trois. On se concentre et on essaye de faire au mieux, de choisir ton cercueil.

Dernière étape : rencontrer la sainte dame qui s’occupe de la cérémonie à l’église. Choisir les musiques, les textes à dire. […] Cette dame qui nous accueille dans sa maison cachée dans les bois n’a rien à voir avec les VRP de la mort qui vantent les mérites de la dernière pierre tombale bon marché. Elle est dévotion. Ça existe. C’est impressionnant.

On arrive et l’odeur de sa maison est caractéristique de la maison de vieux. Cette vieille cire qui n’existe plus et qui prend à la gorge. On se regarde avec ma sœur, « comme chez mémé… », des années que je n’ai pas senti ça. Nerveusement, ça commence à nous faire marrer. Comme si c’était trop de noir foncé toute la journée et que là, cette petite dame pleine d’entrain qui se met à chanter des « Jésus la la la » avec une conviction sans faille en battant la mesure, c’est trop. Une décompression chatouilleuse. Le vieux napperon sur la table, les bibles, les bibelots de saintes vierges, la panoplie du bon Dieu et elle qui ne s’arrête plus dans ces « lalalala JéEEE-sUUUUs ! » Pas possible. Oh je l’aurais bien prise dans mes bras pour lui dire, on a besoin de gens comme vous, Eglise ou pas, vous êtes formidable. C’est ce qu’elle aurait mérité d’entendre. Mais je ne peux que pouffer comme un débile. Les nerfs ont changé de manière de s’exprimer d’un seul coup -erreur d’aiguillage. 

Dans la suite du livre, Mathias Malzieu raconte son travail de deuil : le quotidien qu’il faut affronter, banal ou cruel, les souvenirs qui font autant de bien que de mal, la vie de famille qui doit continuer quoiqu’orpheline…

Et Lisa et papa qui doivent aller ouvrir le placard de ta chambre pour te choisir ton dernier habit ! Le parfum de lessive va venir caresser leurs narines quand ils vont remuer le tissu. C’est le début des caresses coupantes, celles qui se plantent dans les vieux souvenirs.

Chacun va se coucher avec des lames perdues enfoncées dans le crâne. Elles font mal comme des coups de soleil sur les yeux. Elles diffusent deux produits très toxiques pour la bande de cœurs troués qui se baladent dans cette maison : d’abord du vide visible et ensuite des souvenirs de vie de toi ici. Les deux cumulés, ça arrache la gueule.

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi est un récit bouleversant pour qui a déjà connu le deuil d’un proche, mais loin d’être larmoyant, grâce à l’écriture de Mathias Malzieu. En effet, pour l’accompagner au cours de ce qui devient un voyage initiatique, il donne vie au personnage de Giant Jack, « expert en ombrologie » et construit tout un univers autour de lui. Plus qu’un simple récit autobiographique, Mathias Malzieu nous livre un véritable conte fantastique.

UN UNIVERS ONIRIQUE

Giant Jack, personnage bourru mi-rassurant mi-effrayant, prête à Mathias une ombre qu’il va devoir trimbaler avec lui tout au long de son deuil. Une ombre encombrante, dans laquelle il s’empêtre, mais qui  lui permet aussi de se cacher ou de se réchauffer. Giant Jack personnifie le deuil de Mathias : il devient un compagnon de chaque instant, tantôt envahissant et insupportable, tantôt réconfortant, toujours invisible aux yeux des autres.

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Mathias et Giant Jack (Xavier Collette)

La température de mon cœur tombe en dessous de zéro. Tu es morte. Mon ombre de géant se déploie encore et flotte dans le vent. C’est pas le moment. Elle va s’accrocher dans l’acacia qui te surplombe. Jack surgit de derrière une tombe et la décroche doucement.

Je vois le trou, avec le cercueil dedans, et maman dedans. Je vais sauter. Le vent veut me caresser la peau, mais les circuits sont coupés. Je ne sens rien, je ne suis rien.

Jack tire violemment sur l’ombre, comme un cocher décidant d’arrêter net sa voiture. Ça me fait peur, je me retourne. Il me regarde avec sa gueule d’épouvantail.

— Eh bien tu n’as plus besoin de moi, maintenant. Si je te laisse ton ombre plus longtemps, tu vas me faire des conneries. Genre voler dans le ciel des vivants et mal retomber sur tes chevilles pleines d’entorses, ou rester trop longtemps invisible, et là tu risques la dépression. […]

— Tu ne vas pas te traîner une ombre de géant toute ta vie, hé ! Ne fais pas cette tête de chat écrasé, c’est une bonne nouvelle que je viens de t’annoncer. Tu n’étais pas content quand on t’a retiré le plâtre de ta cheville ?

— Tu parles, j’étais encore plus empoté qu’avec le plâtre !

— Au début, forcément, il faut un petit temps d’adaptation. Mais au final, c’est plus naturel de marcher avec sa vraie cheville. Tu as beaucoup d’outils pour continuer à ressouder ton cœur, de l’amour en veux-tu en voilà, des histoires à raconter, les chansons, les livres, vas-y quoi !

MON VERDICT

Il y du Boris Vian là-dedans ! Voilà ce que je me suis dit à plusieurs reprises en lisant Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi. On retrouve, comme dans L’Écume des jours, une certaine obsession pour les mécanismes et une façon toute poétique de rendre vivants les décors. Et ce même serrement de gorge enrobé de barbe à papa et de fantaisie.

Quand le vocabulaire habituel se révèle trop pauvre, Mathias Malzieu n’hésite pas à créer de nouveaux mots : c’est ainsi par exemple qu’il veut affronter don quichottement ses ennemis, ou qu’il prend des assomnifères pour échapper à la douleur.

La langue utilisée, moderne et imagée, s’impose comme une évidence. Mathias Malzieu réussit à nous rendre familier un univers très personnel, dans lequel on est donc facilement plongé dès les premières pages.  J’ai lu le livre d’une traite, m’arrêtant fréquemment pour relire un passage dont j’avais envie de m’imprégner. Une lecture bienveillante et bienfaisante que je conseille à tous.

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Reading Challenge 2016, pour la catégorie « un livre dont l’un des personnages est un musicien ».

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi (Mathias Malzieu, Flammarion, 2005) – 205 pages

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5 réflexions sur “Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi : entre gravité et légèreté

  1. J’ai découvert Malzieu avec ce roman-là également, et étant tout autant concernée par la situation, j’ai eu l’impression de lire le récit de mes sentiments. La force de Mathias Malzieu réside en cela qu’il parvient à travers des images improbables à mettre des mots sur des sentiments jusque-là inexprimables.
    Je rejoins ton avis à 200%!

    Aimé par 1 personne

  2. Il faut A TOUT PRIX lire les « 38 mini-westerns (avec des fantômes) ». C’est son tout premier livre : il y a la magie de l’écriture, des images improbables, en plus fantaisiste, sans « contrainte » d’une longue histoire à raconter. Je trouve que « La mécanique du cœur », ou « Métamorphose en bord de ciel » sont en dessous (les textes des albums sont bien meilleurs). Je n’ai jamais lu « Maintenant… » par peur d’être trop touchée par la thématique du deuil, mais tu me donnes envie de franchir le pas !

    Aimé par 1 personne

  3. C’est un beau récit qui dépeint ces sentiments qu’on n’ose pas dire, ou qu’on ne sait comment décrire.
    Sur la disparition, je vous conseille le très poignant et poétique récit autobiographique d’Antoine LEIRIS qui vient de perdre sa femme dans les attentats de Paris « Vous n’aurez pas ma haine » (Ed Fayard).

    Aimé par 1 personne

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