L’ours est un écrivain comme les autres (William Kotzwinkle) – Une fable dénuée de moralité

Avez-vous déjà vu… un ours écrivain ?

Ayant découvert un manuscrit caché sous un arbre au fin fond de la forêt du Maine, un plantigrade comprend qu’il a sous la patte le sésame susceptible de lui ouvrir les portes du monde humain – et de ses supermarchés aux linéaires débordants de sucreries…

L’HISTOIRE

Arthur Bramhall, qui ne travaille qu’à la machine à écrire – comme Hemingway – a déjà perdu son précédent manuscrit dans un incendie. Terrifié à l’idée que cela ne se reproduise, il dissimule sous un arbre le second (un chef-d’oeuvre cette fois-ci, il le sait) le temps d’accomplir quelques démarches. Oui mais voilà, le sort s’acharne, et quand il revient le manuscrit a disparu, visiblement subtilisé par un ours, à en croire les empreintes laissées alentour.

Et c’est justement cet ours dont nous allons suivre le point de vue tout au long du roman. Lui qui ne pensait qu’à se remplir la panse et croyait être tombé sur de la nourriture va finalement tirer parti de cette insolite découverte : il voit là le moyen d’infiltrer le monde des humains (pour ne plus jamais avoir faim, son unique préoccupation).

On croit d’abord être face à un récit absurde, puis on comprend qu’on a affaire à un véritable conte philosophique : l’ours (qui choisit comme nom d’homme Dan Flakes, déformation de donut et de corn flakes, ses deux passions), se retrouve propulsé dans un nouveau monde, inconnu et surprenant. Il tente d’analyser les situations qui se présentent à lui de son œil neuf, mais les mésinterprète souvent, car même s’il a adopté l’attitude d’un homme, il reste un ours.

forêt maine central park.jpg

De la forêt du Maine à Central Park

Ce regard extérieur de l’ours est l’occasion pour le lecteur de saisir toute la dimension satirique du roman : on nous montre un monde de l’édition obnubilé par la publicité et le profit, des médias aveugles, qui ne voient (et ne montrent) que ce qu’ils veulent voir, des journalistes d’avantage préoccupés par leur image que par l’information, et partout des rapports humains superficiels.

Au milieu de tout cela, Dan Flakes passe pour un philosophe des temps modernes. On se pâme devant sa modestie (jamais il ne parle de lui ni de « son » roman), on interprète ses grognements monosyllabiques comme des éclairs de génie.

« Ce que je crois avoir détecté, confia-t-il à l’ours à voix basse, c’est la naissance d’un nouveau type de lecteur. Simple dans ses goûts. Lassé de la narration conventionnelle et à la recherche d’œuvres au contenu visuel fort. Je crois que nous allons assister à la fin du roman traditionnel et de son obsession nombriliste. Qu’en pensez-vous ?

  — De la crème fouettée, fit l’ours, tout en en versant une louche sur une tranche de tarte à la noix de pécan.

  — C’est exactement ce que je veux dire ! » s’exclama Ramsbotham. À quoi bon battre l’expérience humaine comme on battrait de la crème pour la transformer ? Très bien formulé, Flakes. »

  — Mais il y a bien un sujet qui vous inspire, non ?

  — Non », répondit l’ours.

  Alice le considéra, admirative. Ce qu’elle préférait chez un homme, et quelle trouvait rarement, c’était la modestie.

  Et c’était cela qui faisait l’incroyable présence de Dan, il se conduisait sans prétention. « Vous avez vraiment vécu, dit-elle.

  — Dans une caverne. » Il sirotait son miel, pas le moins du monde gêné par son aveu, maintenant qu’il avait compris que les gens entendaient toujours autre chose que ce qu’il cherchait à leur dire. Il trouvait étrange, lui, un ours, d’être la cause de cette fête gigantesque. Tout ça, c’est moi qui l’ai provoqué, se dit-il, parce que je me suis trouvé au bon endroit au bon moment. La chance s’est présentée à moi dans une mallette et je l’ai saisie. Sans jamais regarder en arrière.

  Elle eut le sentiment qu’il essayait de lui enseigner quelque chose d’important. « Une caverne ?

  — L’hiver.

  — Vous faites référence à Platon ? À son mythe de la caverne ?

MON VERDICT

Ce roman est plein d’humour. À condition évidemment d’accepter la situation initiale (un ours sachant lire et parler, et qui s’approprie le manuscrit d’un humain, ça ne court pas les rues). Tout devient drôle dès lors qu’on s’est fait à l’idée que l’ours évolue dans le monde des hommes sans que personne ne se doute de sa véritable nature. À l’instar de Superman qui devient Clark Kent avec une simple paire de lunettes, l’ours devient Dan Flakes en revêtant un pull, une casquette de base-ball et une cravate à clip. Ici l’habit fait vraiment le moine, et la couverture fait vraiment le livre !

L’histoire est tellement saugrenue que l’on dévore chaque page pour savoir jusqu’où cela nous entraînera. J’ai cru m’ennuyer un peu, l’espace de quelques chapitres, avant que de nouveaux éléments ne relancent finalement l’intrigue de plus belle, jusqu’à la fin du roman. L’ours est un homme comme les autres est un roman d’apprentissage déroutant, mais léger : un très bon moment de lecture.

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Reading challenge 2016, pour la catégorie « un livre dont les héros sont des animaux ».

L’ours est un écrivain comme les autres (The Bear Went Over The Mountain, 1996)

William Kotzwinkle (traduit par Nathalie Bru)

Éditions Cambourakis, 2014 – 304 pages

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4 réflexions sur “L’ours est un écrivain comme les autres (William Kotzwinkle) – Une fable dénuée de moralité

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