Daniel Balavoine, un homme vrai : ceci n’est pas une biographie (François Alquier)

Il y a quelques jours est parue une nouvelle biographie de Daniel Balavoine : Daniel Balavoine, un homme vrai – chez Pygmalion. Exactement le genre de prétexte que j’attendais pour pouvoir enfin vous bassiner avec ma passion – oui, ma passion – pour ce chanteur des années 1980. Je vous parlerai du livre de François Alquier, bien sûr. Mais d’abord, désolé pour vous, je vais raconter un peu ma vie (pas la peine de râler, je fais ce que je veux).

Balavoine & moi

En 1998, j’ai dix ans. À mon dernier anniversaire, j’ai reçu un baladeur CD, avec deux mini haut-parleurs que je peux brancher à la place du casque. Je commence à me constituer une petite collection de singles à la mode, parmi lesquels on retrouve aussi bien les Spice Girls que Lara Fabian, ou encore Manau, Lââm, Aqua et Notre-Dame de Paris (coucou Michel Berger et Luc Plamondon dont je ne connais pas encore l’existence). Pour la boum de ma colonie de vacances, je porte un pantalon super large et un t-shirt super court, un collier ras-de-cou en plastique noir (merci Minnie Mag) et de petites pinces à cheveux en forme de papillons. Ça, c’était pour planter le décor.

Cette année-là, une chanson de Léna Kann est sur toutes les lèvres : elle s’appelle « Tous les cris les S.O.S. » et elle me plaît particulièrement. Je la trouve mystérieuse, envoûtante, mais elle n’est pas facile à chanter, surtout quand ça devient aigu.

En fait, je ne comprends rien à cette chanson. J’ai l’impression que les mots sont dans le désordre, qu’il n’y a qu’une seule interminable phrase tordue. Mais je ne sais pas pourquoi, ces paroles me font quelque chose.

Un peu plus tard (ou était-ce un peu plus tôt ?), une autre chanson qui passe en boucle à la télé et à la radio me touche beaucoup. Je me souviens du piano, seul, au début du morceau. Je me souviens des yeux très maquillés de la chanteuse en gros plan dans le clip. Cette fois-ci les paroles me semblent plus claires, j’ai l’intuition qu’il s’agit d’une chanson engagée, mais je n’ai pas encore les mots pour le dire.

Les vers que je viens de citer, surtout, m’impressionnent et me troublent par leur efficacité : qu’on parvienne à délivrer un message aussi fort en aussi peu de mots me paraît tout simplement génial (j’ai 10 ans, n’oubliez pas). Les contradictions exprimées me font beaucoup réfléchir ; je suis persuadée d’avoir des pensées très intellectuelles et très philosophiques, et d’être la seule à avoir compris le message de la chanson (vu que ça n’a pas l’air d’émouvoir grand monde autour de moi) (j’ai toujours 10 ans, hein).

Parenthèse : si je m’autorise à vous raconter tout ça, c’est parce que le livre de François Alquier commence plus ou moins de la même façon. Il raconte sa rencontre avec Daniel Balavoine. D’abord à travers un titre entendu à la radio, quand il avait 10 ans, puis une véritable rencontre avec le chanteur à l’occasion d’un concert quelques années plus tard.

Premier choc.

Quelque chose finit par m’interpeller : pourquoi, alors que la chanteuse s’appelle « Liane Foly », est-il écrit au dos de la pochette « D. Balavoine » ? Et puis ça me fait tilt, j’ai déjà vu ce nom quelque part… il est aussi sur la pochette de « Tous les cris les SOS« , bingo ! Mes deux chansons préférées du moment seraient… des « reprises » ? (je découvre le concept) et du MÊME CHANTEUR ?!

Deuxième choc.

Je me renseigne sur ce chanteur. On me dit qu’il est mort (!!)

Ce deuxième choc a cependant des allures de résignation – après tout, Claude François, Dalida et Joe Dassin sont bien morts eux aussi, ça a l’air assez courant chez les chanteurs, d’être mort.

Mon intérêt pour Daniel Balavoine semble se confirmer au cours des années suivantes, à tel point qu’un jour, mes parents m’en offrent une compil’. Deux CD ! Je suis aux anges. J’écoute chaque piste avec une conscience quasi professionnelle. Entre temps j’ai utilisé mon argent de poche pour m’acheter une chaîne hifi (et une Nintendo 64). Ce coffret devient mon disque de chevet, je l’écoute en boucle.

Je connaissais déjà L’Aziza, Mon fils ma bataille, Sauver l’Amour, Je ne suis pas un héros, Le Chanteur (merci radio Nostalgie). Avec ce coffret, je découvre des titres moins mainstream, en particulier ceux tirés de l’album Les aventures de Simon et Gunther – dont La Porte est close, qui est immédiatement devenue une de mes chansons préférées (et qui l’est toujours).

Magie des années 2000, j’entre dans l’adolescence avec l’arrivée d’internet. Je passe désormais de nombreuses heures à écumer les forums dédiés aux Sims 1 et à Daniel Balavoine. Je me constitue des dossiers informatiques où j’enregistre toutes les images que je trouve, j’imprime avec application, pour les classer dans un porte-vues, les paroles de toutes les chansons (dont beaucoup, en l’absence de Youtube ou Deezer, me sont encore auditivement inconnues). J’enregistre sur K7 un documentaire télévisé dans lequel on voit beaucoup d’images « authentiques » de Balavoine, contrairement, j’ai l’impression, aux émissions actuelles qui lui sont dédiées (où diverses personnalités racontent les mêmes anecdotes mille fois entendues, prétexte pour se mettre elles-mêmes en avant #Vendeursdelarmes). J’ai treize, quatorze, quinze ans. Je suis de plus en plus intéressée par son image de « rebelle », de chanteur « engagé ». J’écoute en boucle Frappe avec ta tête, Un enfant assis attend la pluie, Viens Danser (rien à voir avec Gilbert Montagné), Quand on n’a plus rien à perdre. Je suis devenue fan de Starmania aussi (évidemment) et dans mon esprit le personnage-Balavoine se confond avec Johnny Rockfort.

Dans ma voiture sur la route du boulot, à mon bureau quand je travaille, dans la cuisine pendant que je fais la vaisselle… je lance la lecture de n’importe quel titre et je chante en suivant les paroles à un point tel que je reproduis tous les « ohohoh », les chœurs, les solos de synthé (c’est comme ça que j’ai reconnu les accords de Get Lucky dans la version live de Détournement). Aux deux tiers de la musique, je la relance généralement depuis le début, pour écouter la voix de Balavoine, que je couvrais en braillant quelques secondes plus tôt. Il m’arrive même de la relancer une deuxième fois, en montant le volume, pour pouvoir chanter ET écouter sa voix (effacez-moi ce petit sourire moqueur, je vous vois).

Inévitablement, j’ai fini par connaître par cœur tout son répertoire… y compris les titres les plus dispensables (suivez mon regard –> De vous à elle en passant par moi), y compris les titres que je n’aime pas – mais que j’aime quand même. J’ai fini par réaliser que, ce qui me plaît plus que tout le reste, c’est sa voix. Pas particulièrement sa tessiture, non. Le timbre de sa voix, qui a quelque chose de magnétique. Exemple de titre à écouter pour expérimenter ce que j’aurais du mal à vous décrire : Petite musique terrienne, pourtant terriblement frustrante avec ses 43 petites secondes (encore une bonne excuse pour l’écouter cinq fois de suite). Autres exemples : Si je suis fou, Love Linda (en faisant abstraction des paroles gentillettes et en écoutant jusqu’au bout pour apprécier l’entrelacement voix-basse-orgue-synthé).

Bref, quand j’ai vu passer cette publicité annonçant la sortie d’une nouvelle biographie de Balavoine, je ne pouvais que céder, vous aurez bien compris.

Un homme vrai : 50 nuances de Balavoine

François Alquier n’aime pas lire les biographies. Alors pourquoi en écrire une lui-même ? D’autant que, concernant Balavoine, une dizaine d’auteurs s’y sont essayés avant lui ! Il explique en avant-propos avoir voulu « casser les codes habituels ».

La quatrième de couverture promet « plus de 50 témoignages inédits » et en effet, ce sont bien eux qui constituent la matière principale du livre. François Alquier, coiffé de sa double casquette de fan & journaliste spécialisé dans la culture, intervient largement pour présenter ou commenter les différents propos recueillis et les circonstances dans lesquelles il les a collectés. Ses remarques émaillées d’humour font habilement dialoguer les témoignages entre eux.

L’organisation des quelque 24 chapitres n’est pas tout à fait chronologique, mais plutôt thématique : témoignages des sœurs et frères de Balavoine, des femmes qui ont partagé sa vie, des journalistes qui l’ont croisé tout au long de sa carrière, de ses amis, de ses musiciens, etc. Force est alors de constater que moi non plus, je n’aime pas particulièrement lire les biographies. Les anecdotes concernant la vie privée du chanteur m’ont au mieux indifférée, au pire mise mal à l’aise. J’imagine malgré tout que certains seront contents d’apprendre que Balavoine couchait avec la voisine, se faisait occasionnellement un rail de coke, faillit se battre avec Renaud et conduisait une Jaguar. François Alquier nous avait prévenus, son livre présente Balavoine « par le biais de la personnalité des gens interviewés ». Certains m’ont semblés bien antipathiques, ou aigris, et m’ont donné l’impression de vouloir parler plus d’eux-mêmes que de Balavoine. Passons, cela reste très secondaire, et la plupart des interventions sont tout de même intéressantes (en vrac : le point de vue de son frère Yves, militaire de métier, à propos de ses saillies prétendument antimilitaristes ; le tendre témoignage de Louis Chédid et son évocation du Fairlight, ce synthétiseur d’avant-garde qu’ils ne sont, à l’époque, que quatre en France à posséder ; la reconnaissance de ses dernières choristes – celles qu’on voit dans le clip de l’Aziza – qu’il n’hésitait pas à mettre en avant sur les plateaux télé ; etc.).

Les années 1980 concentrées en une photo 👌

En revanche, le vrai point fort du livre est la part importante consacrée à la musique. François Alquier donne très amplement la parole aux musiciens de Balavoine qui, de leur œil professionnel et passionné, nous parlent de l’enregistrement des albums ou des expériences de scène. Ils racontent comment Balavoine composait et arrangeait ses chansons, et le soin qu’il prenait à choisir les instruments et les instrumentistes, les ingénieurs du son, les studios. Détail qui n’en est pas un : Balavoine est avant tout présenté comme un musicien de groupe. Cette obsession traverse sa vie (et le livre). Impossible de concevoir la musique autrement qu’au sein d’un groupe, et impossible de concevoir un groupe autrement qu’en créant des liens amicaux sincères. Les témoignages sont unanimes, et soulignent la particularité de Balavoine à l’époque : il est le seul à donner la liberté à ses musiciens de proposer leurs arrangements, à les y inciter même.

La lecture de cette biographie m’a d’ailleurs permis d’élucider un élément qui restait obscur pour moi : je n’avais pas vraiment compris jusque là pourquoi Balavoine ne cessait de présenter sa musique comme de la musique « rock ». Cette question qui est au cœur des préoccupations du chanteur, l’est aussi dans les témoignages reproduits dans le livre. Il y est beaucoup question de la démarche qui guidait ses choix d’orchestrations, de l’omniprésence du combo basse-batterie-guitare et surtout, de la recherche d’un son « anglais ».

De la lecture à l’écoute : révélations auditives

Cela fait plus d’une semaine que j’ai terminé la lecture du livre, mais je ne m’étais pas encore attelée à la rédaction de cette chronique. Bien m’en prit. Si je l’avais publiée plus tôt, je n’aurais pas eu le temps d’observer le deuxième effet kiss cool.

La lecture de cette biographie a provoqué chez moi quelque chose d’inattendu (et enthousiasmant) : depuis que je l’ai lue, je n’entends plus les chansons de Balavoine de la même façon. Littéralement. Ou plutôt, je me mets à entendre des choses que je n’avais jamais entendues. Je m’en suis aperçue alors que j’écoutais distraitement Rougeagèvre : tout à coup, j’ai entendu une partie de piano qui n’était pas là avant (c’est du moins ce dont mon cerveau a essayé de me convaincre). J’ai bien dû écouter ce titre plusieurs centaines de fois ces dernières années. Je n’avais jamais entendu le piano.

J’ai écouté quelques titres de The Police ou Genesis pour l’expérience. Verdict : j’entends du Balavoine. Je pense avoir compris quel est ce « son anglais » dont il parlait sans arrêt. Je n’avais jamais fait attention à la batterie, ni aux riffs de guitare, je n’entends plus que cela. Moi qui étais obnubilée par la voix de Balavoine, j’ai maintenant l’impression de le redécouvrir à travers ses arrangements. Ce livre aura accompli l’incroyable exploit d’affûter mon oreille, et je dois avouer que je trouve ça assez dingue.

♥ Merci aux Éditions Pygmalion pour leur collaboration ♥

Retrouvez François Alquier sur Instagram ou sur son blog Les Chroniques de Mandor.

Daniel Balavoine, un homme vrai,
François Alquier,
Éditions Pygmalion (11 novembre 2020 – 342 pages)

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